Quand le réveil sonne, Jean ne l’entend pas. Le temps que l’information atteigne le cerveau, il peut s’attarder dans un rêve éphémère. Le réveil sonne à nouveau, Jean ouvre les yeux. Quelques secondes entre rêve, sommeil et réalité et il se retrouve allongé sur le ventre, tête dans l’oreiller, vision monoculaire. 6 h 45. Le corps est mou. Pas de pulsions. Aucun souvenir de ses rêves. Autant se lever. Il s’assoit au bord du lit, son short de pyjama descendu bas sur les hanches. Il regarde ses orteils, les remue.
Café, envie d’un café. Puis l’image de la Webcam lui revient en tête. Non, pas ce matin, cela devient une drogue. Ce sentiment diffus d’être un voyeur. Jean se lève, s’étire. Le short descend un peu plus. Il est mince, mais ces derniers temps, il a encore maigri. Le stress ? L’attente des vacances ? Oui, peut-être.
Remontant son short, il en profite pour se gratter le bas du dos. Il fait chaud. Rester torse nu est la seule solution. Sa femme et ses enfants s’occupent, se préparent. Les bruits familiers d’une maison tranquille. L’eau qui coule, les portes de placard qui claquent, d’autres bruits qu’on ne cherche plus à distinguer avec le temps.
Les habitudes sont parfois bénéfiques car son corps, docile, emmène Jean à la cuisine, devant le percolateur, sans qu’il ne pense à rien de particulier. Machinalement, il allume son ordinateur en passant, comme tous les jours. Lui, jamais il ne l’allume, cette télé qui à l’instant même égrène son chapelet de publicités criardes et bariolées. Non, lui, il allume son ordinateur.
Il sait faire les expressos, maintenant. Il a appris. Avouons que c’est tellement facile, avec ces petites dosettes toutes prêtes : insérer la dosette, mettre de l’eau, appuyer sur le bouton. Attendre que le bon arôme du café vienne chatouiller les narines. Immobile devant la machine, fixant un point au lointain, il se demande si elle va être au rendez-vous. Non, pas ce matin, cela devient une vraie dépendance, cette image. S’il veut la voir, il doit être très précisément à 7 h 15 devant l’écran.
Une grosse masse poilue vient se frotter contre lui. Le chien réclame son bonjour matinal. Bien que la maison soit pleine, il n’a encore croisé personne. Le chien, lui, vient lui réclamer une caresse. Il lui donne de bon cœur son câlin. C’est un bon chien, ça. Oh oui… Bon chien.
La tasse dans la main, il regarde par la porte le dessus de son bureau, vérifie que le cendrier et le paquet de cigarettes sont bien là où il les a laissés hier soir tard ou très tôt après minuit, il ne sait plus. Oui, tout est à sa place, tout est en ordre. Sauf les comptes qui ne sont pas faits, sauf les enregistrements promis mais restés en plan, sauf le gros du travail à l’extérieur, dans le jardin. Sûr que Madame ne va pas tarder à râler… plus que deux semaines avant les vacances. Aujourd’hui, c’est jeudi, le 13 juillet. Alors, oui, plus que deux semaines et ce sera le vendredi 28 juillet. Sera-t-elle encore là-bas le 29 juillet ? La rencontrera-t-il ?
Ces questions, il se les pose tout en s’asseyant. Machinalement, il boit avec délectation sa première gorgée de café. Il se connecte à l’Internet. Il entend Madame houspiller les enfants, vaguement. C’est de sa faute aussi. Pourquoi a-t-elle choisi un camping caravaning muni d’une Webcam, pourquoi la lui a-t-elle montré ?
Sans réfléchir, il choisi l’adresse de la Webcam dans les favoris, tout en allumant avec délice sa première cigarette. 7 h. 15 précises. Il est à l’heure. Le sera-t-elle ?
L’image se rafraîchit toutes les trois minutes et depuis une semaine, Jean arrive légèrement en retard au travail car de 7 h. 15 à 7 h. 50, il ne peut détacher son regard de l’écran.
7 h 15. Elle est là. Il peste contre la qualité moyenne, contre la lenteur du rafraîchissement. Il en a visité d’autres depuis et sait que cette Webcam est de piètre qualité.
Elle est debout. Il ne distingue pas les traits de son visage. Elle n’a rien d’exceptionnel. Droite, les bras le long du corps, parfois en cours de mouvement. A 7 h. 15, tous les matins, elle est au bord de la piscine, semblant se concentrer avant d’entrer dans l’eau. Le drap de bain, le paréo et les sandales sont près d’elle, par terre. Elle n’est ni mince ni épaisse. Il ne parvient pas à lui donner un âge. 25 ? 30 ? 35 ? 40 ? Plus ? Il ne sait pas. Il ne comprend même pas ce qu’il fait là. A part qu’il attend le rafraîchissement de l’image.
7 h.18. Elle est dans l’eau. Lunettes de plongée sur le nez. Il fait beau là-bas, un grand soleil. Même si tôt le matin il y a du soleil. Il le sait à la couleur du revêtement qui entoure la piscine, à sa luminosité. Les chaises longues sont vides. Il peut suivre l’ombre des pins parasols tout autour avec son curseur. Il aime cette image. Elle a déjà commencé la première coulée de sa première longueur. Jambes repliées, épaules remontées, mains jointes prêtes à se glisser dans un mouvement de brasse quasi parfait.
7 h. 21 Il ne voit pas ses yeux, il ne distingue qu’une ombre en guise de bouche. Mais cette femme distille un parfum de volonté. Il imagine les muscles tendus, les salières des épaules apparentes dans l’effort, le creux des clavicules… Elle porte un maillot de bain une pièce très particulier. Le dos forme un cercle barré de bandes de tissu croisées. Les lanières des épaules sont assez larges. Il imagine un maillot noir. Il a essayé de déterminer sa taille en se basant sur les objets qui entourent la piscine, en venant à d’autres heures comparer avec d’autres images, d’autres corps.
7 h. 24. Elle nage. Inlassablement elle nage. Depuis une semaine, il l’a regarde nager. Les jambes, les bras, la tête. Elle nage avec régularité. Parfois, un petit miracle se produit et l’image se fait plus nette. Avant-hier, il a cru discerner un rictus d’effort. Il a compris à la distance qu’elle avait parcourue que son allure était beaucoup plus rapide. Depuis il s’amuse à repérer ses accélérations. Elle doit faire autour du mètre soixante-dix, peut-être plus, peut-être moins.
7 h. 27. Qui est-elle ? Pourquoi ne peut-il détacher son regard de ce film hachuré dont il connaît le dénouement par cœur ? Dont il pourrait réciter les étapes sans difficulté aucune ? Elle n’a rien d’extraordinaire. Elle nage. Elle est ponctuelle.
L’homme aussi.
7 h. 30. L’ombre de l’homme apparaît dans les pins parasols. Il semble petit. Il ne distingue que sa masse corporelle. Ils sont deux tous les matins à scruter la nageuse. Elle ne s’en doute sûrement pas. Elle nage, inconsciente de ces deux paires d’yeux posées sur elle. Elle nage, sans s’arrêter de 7 h. 15 à 7 h. 45. L’autre homme est adossé à un pin. Sur cette image, Jean devine que l’homme a les bras le long du corps. Immobile, il regarde. Jean ne voit pas ce que cet homme pourrait regarder d’autre hormis la nageuse.
De 7 h. 30 à 7 h. 45, Jean regarde tour à tour la nageuse et l’homme voyeur. Il se sent parfois gêné. Il n’aime pas le sentiment de ne pas valoir mieux que cet homme qu’il méprise. Après tout, que fait-il de mal, cet homme adossé à un pin non loin d’une piscine ? Il regarde silencieusement une femme nager. Une femme ordinaire qui nage avec toute l’énergie et la force dont elle peut être capable. Cette nageuse provoque en lui des réactions diverses. Il a l’impression qu’elle se défoule, qu’elle nage comme si elle se battait contre un ennemi invisible, comme si sa vie en dépendait.
Mille fois, Jean a été tenté de prendre le téléphone, d’appeler le camping, de prévenir qu’un voyeur regardait cette femme nager. Mais comment dire cela sans se reconnaître lui-même en tant que tel ? Voyeur !
Il est troublé, tellement troublé… Chaque matin, il craint le pire pour cette femme. Chaque matin il retient son souffle. Ces images fixes qui défilent toutes les trois minutes seulement sont chargées d’un insoutenable suspense. Il peut se passer tant de choses en trois minutes. Le paradis peut se transformer en enfer. La main de Jean se crispe. Il sait qu’en très peu de temps, il peut attraper son téléphone. Le numéro, il le connaît par cœur.
Il pourrait ainsi faire d’une pierre deux coups : protéger la nageuse d’un danger potentiel et peut-être bien apprendre qui elle est.
7 h. 45. De pensée en divagation, il vient juste de remarquer que la femme n’est plus dans l’eau. Il regarde sa posture alors qu’elle enfile son paréo. Réalisant que cette image lui manque, il fait très vite une capture d’écran, copiant l’image.
7 h. 48. Elle est partie.
7 h 51. Le voyeur aussi.
Alors Jean ouvre un dossier d’images et va chercher l’endroit exact où insérer la photo de la femme. Au début, il l’a fait comme ça, sans y penser, comme une espèce de réflexe. Oui, il conserve souvent les images qui lui plaisent sur les sites Internet. Alors pourquoi pas celles de cette femme. En une semaine, il en a capturé beaucoup, a ordonné les images et recomposé la scène.
Dans deux semaines, si elle est encore là, il ira au bord de la piscine. D’abord, il s’occupera du voyeur. Poliment, mais fermement. Puis il ira nager aux côtés de la femme au paréo.
Perdu dans ses rêveries, il ne prend pas conscience de la présence de son épouse, juste derrière lui, portant sur la longue série d’images un regard ébahi, peu aimable. En revanche, il reste saisi de l’entendre lui dire :
« Jean ! Mais… c’est la Webcam du camping ? C’est qui cette femme en photo ? Tu la
connais?
http://coquecigrues-billevesees
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